Sous ce titre quelque peu provocateur, j'essaye de comprendre le phénomène social autour de Facebook.
Commencons par le commencement. Facebook était censé relier des copains de fac de manière sélective. L'idée de départ était de créer un réseau social. On peut définir un réseau social comme une « structure définie par des relations entre des individus » (Larrousse, 2007). Le terme « réseau » provient du latin « retis » signifiant un entrelacement de lignes, c'est-à-dire un tissu.
Le réseau qualifie alors la nature de la relation entre les individus en fonction du nombre de liens qui y sont développés. Cette problématique a largement été abordée par le sociologue Mark Granovetter dans son étude des liens interpersonnels : « la force des liens est une combinaison (probablement linéaire) de la quantité de temps, de l’intensité émotionnelle, de l’intimité (la confiance mutuelle) et des services réciproques qui caractérisent ce lien ».
Cette analyse part de l’idée que les individus entretiennent une multitude de liens mais qu’ils ne sont pas tous de la même nature et n’apportent pas les mêmes bénéfices. Ces liens peuvent être forts ou faibles. Les liens forts autour d’un individu forment un réseau dense (ex. les amis, la famille) et les liens faibles un réseau lâche (ex. une personne rencontrée une ou deux fois). Liens forts et liens faibles sont complémentaires. Alors que les liens faibles donnent accès aux connaissances disponibles en dehors du cercle social familier, les liens forts sont sources de confiance et procurent une forme de sécurité. L’intensité des liens au sein du réseau social modifie donc la capacité des individus à partager leur savoir.
Or ce que propose Facebook est de développer des liens forts...alors qu'il ne permet que de développer des liens faibles.
Je m'explique: Facebook est "censé" vous relier à des amis existants et vous permettre de vous en créer de nouveaux par cooptation (un tel connaît un tel qui connaît un tel, etc.). Or, ces liens forts sont des liens interactifs nécessaires pour l’échange des connaissances : un individu A ayant un lien fort avec un individu B aura nécessairement un lien avec C si le lien entre B et C est fort. Le réseau social de collaboration le plus naturel est celui de la famille, chaque membre se sentant solidaire par rapport à l’autre. Ceci est dû à l’existence d’un capital social affectif agissant comme une « colle sociologique » selon l'expression de Putnam.
Facebook permet, via Internet, de développer des colles sociologiques via les groupes ou les communautés. La transitivité des liens forts (A connaît B, B connaît C donc A et C se connaissent) justifie alors leur constitution. Elles forment alors un groupe d’individus reliés par des liens forts où la confiance et la réciprocité permettent de créer et de maintenir le processus de socialisation.
Dans la réalité, le nombre de liens s’établit autour d’une moyenne : certains individus vont beaucoup échanger, d’autres peu. Il y a coexistence de liens faibles et de liens forts. Le nombre de liens établis entre les personnes suit une distribution normale : la loi de Poisson (une courbe en cloche).
Il est donc illusoire, selon moi, de développer un sentiment d'amitié (lien d'affection qui unit deux personnes) via un outil de mise en relation des communautés. Tout simplement parce que Facebook fonctionne sur le principe du réseau par attachement préférentiel: les individus créent des liens avec ceux qu’ils affectionnent. Le nombre de liens décroît en fonction du nombre de personnes présentes dans leur réseau. Inversement, le nombre de liens par personne augmente au fur et à mesure que le nombre de personnes diminue. Ce mouvement peut se résumer par le célèbre dicton « qui se ressemble s’assemble » (en anglais « bird of a feather flocks together »). Les individus fonctionnent ici par homophilie (« homophily ») (McPherson et al, 2001) : « les réseaux personnels sont homogènes du fait de facteurs sociologiques, démographiques, comportementaux et personnels. L’homophilie limite les réseaux sociaux des individus et détermine les connaissances qu’ils vont partager, les attitudes qu’ils vont avoir et les interactions qu’ils vont vivre» (McPherson et al, 2001 : 415). C’est donc le sentiment de partager une même identité qui fonde le réseau social. Le phénomène de clique est ici porté à son paroxysme et le communautarisme et l'instinct grégaire peuvent alors se développer. Ces communautés sont alors instrumentalisées au profit de leurs créateurs et, aujourd'hui, au profit des publicitaires qui peuvent ainsi cibler leur message sur une communauté précise..."qui se ressemble, s'assemble" devient "qui s'assemble consomme ensemble"...voila donc la finalité de Facebook: vous connaître, vous, votre réseau social et amical pour mieux vous faire acheter des produits par marketing viral.
Mais en confondant réseau social et réseau amical et en instrumentalisant les communautés, Facebook joue à un jeu dangereux et contre-nature.
Voila donc pourquoi je n'aime pas Facebook.